Grigori Lefimovitch Raspoutine était un aventurier mystique originaire des confins de la Sibérie; certains pensent qu'il fut un starets, un prêtre chrétien que les gens venaient consulter et à qui ils demandaient conseil. D'autres pensent qu'il fût moine, comme il se disait lui-même, mais aucun écrit ne confirme ceci.
Vous pouvez voir ci-contre son portrait. D'une stature moyenne, mais avec une carrure imposante, avec des cheveux et une barbe ébourrifés, des yeux bleus clairs. De nature sale et grossière, on dit qu'il dégageait un magnétisme envoûtant et étrange, et que son regard, très perçants, était hypnotique et semblait avoir le pouvoir de transpercer l'âme de ses interlocuteurs.
Bien que beaucoup de choses été dites et écrites sur les origines de Raspoutine, il fallut 1995 pour que l'historien Platonov se penche sur la question et publie en 1996 à Saint-Petersbourg, une étude intitulée "Une vie au service du Tsar : la vérité à propos de Raspoutine". Si presque tous les livres d'époque ont disparu, Platonov finit par trouver son année de naissance: 1869.
De plus, le nom de Raspoutine, que l'on pensait être son surnom (Signifiant "Le Débauché"), signifait à l'époque "croisée des chemins" ou "carrefour" et était donc fréquemment utilisé comme surnom pour ceux qui habitaient de tels endroits. Raspoutine se muait souvent en nom de famille. Aujourd'hui encore, Raspoutine est un nom courant en Sibérie.
Ses parents étaient fermiers dans le village sibérien de Pokrovskoïé, dans la province de Tobolsk, à 2 500 km de la capitale russe Saint-Petersbourg. La légende veut que le 10 janvier 1869, un météore ait traversé le ciel au-dessus du village de Pokrovoskoïé, et ce phénomène annonçât, disait-on, la venue au monde d'un personnage exceptionnel.
La vie était rude, l'existence rustique, la vodka une boisson courante, l'instruction n'existait pas. Il n'apprendra la lecture et de l'écriture qu'au cours de ses voyages, à l'âge adulte. Mais très vite les gens se rendirent compte qu'il était "différent", car il montrait un pouvoir d'apaisement, voire de guérison, sur les animaux.
Suite à une chute accidentelle dans les eaux glacées d'une rivière, son frère et lui sont victimes d'une pneumonie, dont son frère meurt. Lui guérit, mais traverse des périodes de dépression et de surexcitation incontrôlable. Il aide son père dans les travaux de la ferme et conservera de cette enfance les manières frustes des paysans sibériens, les vêtements amples et peu soignés, et les mains calleuses.
Il a aussi des moments de mysticisme et va à la rencontre de moines et autres staretsy pour suivre leurs enseignements religieux, mais fait preuve de débordement d'énergie et de pulsions diverses dont une sexualité débordante qu'il assouvit facilement. Dès l'âge de 18 ans, il est sujet à de grandes crises mystiques.
En 1888, à l'âge de 19 ans, il épouse une jeune paysanne du village de Doubrovnoïé, qui lui donnera 5 enfants, dont 3 survécurent. Il aimait véritablement sa femme, et malgré de multiples incartades sexuelles, il reviendra toujours auprès d'elle.
Un jour, en 1894, alors qu'il travaillait dans les champs il eut la vision d'une vierge lumineuse. Il en parle au starets Makari, qu'il considère comme son père spirituel, et qui lui conseille alors de s'investir plus dans la religion et de se rendre au Mont Athos, en Grèce, ce qui signifie un long voyage à pied de plus de 3000 km. Il décide de s'y rendre et quitte sa femme pour un voyage qui va durer plus de 10 mois; mais le Mont Athos et ses moines le décevront. Sur la route du retour il fait halte dans de nombreux monastères et c'est plus de 2 ans après son départ qu'il retrouve sa femme et ses enfants.
Puis il continue à vivre des périodes de vagabond, parcourant la Sibérie occidentale et survivant grâce à la charité et à l'aumône, frappant aux portes des monastères et acquérant au fur et à mesure de ses pérégrinations une réputation de sage et de guérisseur; mais il dira toujours "Ce n'est pas moi qui guérit, c'est Dieu".
Il effectue de nombreux pèlerinages, particulièrement à Kazan et à Kiev, et les gens commencent à venir de toute la région pour écouter ses prêches. Le clergé s'inquiète de son succès, mais ne peut rien trouver à y redire. De plus en plus de fidèles viennent à ses réunions, amenant des malades sur lesquels il exerce un réel talent de "guérisseur". Sa réputation s'étend mais en même temps il continue une vie de débauche, de buveur, de bagarreur, de séducteur, et même de voleur.
Durant toutes ces années, il entre en contact avec de multiples sectes qui fleurissaient sur le terreau de la religion. Il se rapproche en particulier des sectes Khlysty qui mêlent sexe et religion, ce qui convient parfaitement à sa nature. Son mysticisme devient doctrinaire et le conduit à l'élaboration d'obscures théories sur la régénération par le péché et les excès en tous genres.
À l'invitation de la grande-duchesse, qu'il avait rencontré à Kiev, il décide de se rendre à Saint-Petersbourg, alors capitale de l'empire russe. Le tsar Nicolas II y règnant alors depuis 1894. En cours de route, à Sarov, il assiste à la canonisation du moine Séraphim, et devant l'assistance réunie, Raspoutine entre en transe et prévoit la naissance d'un héritier mâle au trône impérial. Le 12 août 1904, naîtra le tsarévitch Alexis, malheureusement souffrant d'hémophilie.
Il arrive au printemps 1904 dans la capitale des Tsars, Saint-Petersbourg. Son but était de rencontrer le couple impérial, qui étaient trop occidentalisés à ses yeux, et qu'il voulait initier à la véritable âme russe. Son protecteur, le vicaire de Kazan, lui avait remis une lettre de recommandation destinée à l'évêque Sergui qui s'inquiétait aussi de la dangereuse crise spirituelle qui minait la Russie.
Conquis par Raspoutine, Sergui le prit sous sa protection et le présenta au patriarche et à l'évêque de Saratov. Il furent tous stupéfaits par la ferveur religieuse de Raspoutine et par son talent de devin. Ils le bénirent, le considérèrent comme un starets et même comme un "envoyé de Dieu". Ils l'introduisirent auprès de la grande-duchesse et de sa s½ur, filles du roi Nicolas Ier du Monténégro. Cependant Raspoutine retourna dans son village sibérien et ne reviendra à Saint-Pétersbourg qu'en 1905 au début de la tourmente révolutionnaire.
La tsarine, dont la piété était excessive et qui attirait autour d'elle de nombreux mystiques, fut séduite par la simplicité de Raspoutine, d'autant plus qu'un ancien prédicateur français, qui lui avait annoncé quelques années auparavant la naissance de son fils Alexis, lui avait aussi annoncé la venue d'un autre grand prédicateur qu'il avait nommé "Notre Ami".
Par l'intercession de la grande-duchesse et de sa soeur, Raspoutine est présenté à la famille impériale au grand complet, le 1er novembre 1905, où il offre à chacun de ses hôtes des icônes. Le jeune Alexis souffrant d'hémophilie, Raspoutine demanda à être conduit au chevet du jeune malade, lui imposa les mains, et parvint à enrayer la crise et à le soulager.
Le tsar et la tsarine furent alors séduits par les dons de guérisons et de devin de cet humble paysan. La tsarine se convainquit même que Raspoutine était un messager de Dieu, qu'il représentait l'union du tsar, de l'Église et du peuple et qu'il avait la capacité d'aider son fils par ses dons de guérisseur et par sa prière.
Son don de guérison permit effectivement à Raspoutine de se rendre indispensable, il prit très vite un ascendant considérable sur le couple impérial. Invité à de nombreuses réceptions mondaines, il fit la connaissance de nombreuses femmes riches. Robuste, les cheveux longs et la barbe en désordre, chaussé de ses grandes bottes vernies et enveloppé dans un vieux manteau, Raspoutine inquiète et fascine. Son regard perçant est difficile à soutenir pour ses admiratrices et beaucoup cèdent à son charme hypnotique, et le prennent pour amant et guérisseur.
L'une d'entre elles, épouse d'un général influent mais crédule, devint sa maîtresse, le logea chez elle et le présenta à d'autres femmes d'influence. Grâce à d'habiles mises en scène, il se produit à Saint-Petersbourg ou au palais impérial, dans des séances d'exorcisme et de prières. Des récits de débauches, prétendues ou avérées, commencent alors à se multiplier et à faire scandale.
En 1907, Alexis, suite à des contusions, eut des hémorragies internes que les médecins n'arrivaient pas à contrôler et qui le faisaient énormément souffrir. Raspoutine fut appelé en désespoir de cause, et après avoir béni la famille impériale, il entra en prière. Au bout de 10 minutes, épuisé, il se releva en disant "Ouvre les yeux, mon fils." Il se réveilla, en souriant et, dès cet instant, son état s'améliora rapidement.
À partir de ce moment-là, il devint familier du palais impérial et fut chargé de veiller sur la santé des membres de la famille impériale, ce qui lui donna des entrées permanentes au palais. Il fut reçu officiellement à la Cour. Cependant, malgré la pleine confiance du tsar, il se rendit vite très impopulaire auprès de la Cour et du peuple et fut vite considéré comme leur "mauvais ange". Il était à la fois aimé, détesté et redouté, alors qu'il ne se préoccupait pas de s'assurer une fortune personnelle, le seul luxe qu'il avait, était une chemise de soie et d'une magnifique croix offerte par la tsarine, qu'il portait autour du cou.
Il continuait toujours à mener une vie dissolue, de beuveries et de débauches, et il conservait ses cheveux graisseux et sa barbe emmêlée. Raspoutine organisait des fêtes dans son appartement, le sexe et l'alcool en étaient les éléments primordiaux. Il prêchait sa doctrine de rédemption par le péché parmi ces dames et elles étaient impatientes d'aller au lit avec lui pour mettre en pratique sa doctrine, ce qu'elles considéraient comme un honneur.
Raspoutine se heurta aussi, après la révolution de 1905 et le dimanche Rouge du 22 janvier de cette même année, au président du Conseil Stolypine, fraichêment nommé, celui-ci voulait moderniser le vieil empire russe, en permettant l'acquisition de terre aux paysans, une meilleure répartition de l'impôt et davantage de pouvoirs pour le parlement russe. Il réussit ansi à arrêter les vagues de terrorisme, améliora le système ferroviaire et la production de charbon et de fer prit de l'ampleur. Ce fut une telle période de grands progrès pour la Russie. Cependant, Stolypine ne comprenait pas l'influence de ce paysan sur le couple impérial.
Il fit donc surveiller Raspoutine par la police secrète du Tsar. Les rapports l'accablèrent et, en 1911, Raspoutine fut écarté de la cour et exilé à Kiev. Mais, lors d'une transe, il prédit la mort prochaine du ministre: "La mort suit sa trace, la mort chevauche sur son dos". Il se décida alors à partir à destination de la Terre sainte, mais revint à la Cour dès la fin de l'été.
Le 14 septembre 1911, alors que Stolypine venait d'autoriser les paysans d'accéder à la propriété individuelle de la terre, et que cette réforme était acclamée à travers toute la Russie, le Premier ministre fut assassiné par un jeune anarchiste, à l'opéra de Kiev, en présence de toute la famille impériale, des ministres, des membres du parlement et de Raspoutine. Cet assassinat marqua la fin des réformes sociales, alors que la situation internationale devenait instable.
Lors de l'été 1912, Alexis, en déplacement en Pologne, par suite d'un accident, fut victime d'une nouvelle hémorragie interne très importante, risquant d'entraîner sa mort. Raspoutine, aussitôt averti, se mit en extase devant l'icône de la vierge de Kazan, puis quand il se releva, épuisé, il expédia au palais le message: "N'ayez aucune crainte. Dieu a vu vos larmes et entendu vos prières. Ne vous inquiétez plus. Le Petit ne mourra pas. Ne permettez pas aux docteurs de trop l'ennuyer". Dès la réception du télégramme, l'état de santé d'Alexis se stabilisa et dès le lendemain commença à s'améliorer, l'enflure de sa jambe se résorba, et l'hémorragie interne s'arrêta. Les médecins purent bientôt le déclarer hors de danger, et même les plus hostiles envers Raspoutine durent admettre qu'il s'était produit là quelque chose de quasiment miraculeux.
Les évenements extérieurs mettaient en place les conditions d'une guerre mondiale, et Raspoutine et ses "alliés de la paix" tentaient de freiner la marche de la Russie vers la guerre. Lorsque, le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie est assassiné à Sarajevo par un anarchiste serbe, la guerre semble devenir inévitable, d'autant plus que le lendemain, 29 juin, Raspoutine est lui-même poignardé par une mendiante en sortant de l'église de son village. L'enquête démontra que l'ordre était venu d'un moine qui lui reprochait ses croyances Khlysty.
Après cet attentat et son rétablissement, l'importance de Raspoutine devint primordiale et son influence s'exerça dans tous les domaines; il intervenait dans les carrières des généraux, des métropolites et même dans la nomination des ministres, mais la peur l'avait envahi. Il se mit à boire encore plus d'alcool, à participer à encore plus de soirées de débauche et d'orgies dans les cabarets tsiganes; il n'était plus le starets que tout le monde respectait. Cependant, malgré sa vie de plus en plus débauchée et son aspect de moins en moins engageant, ses conquêtes féminines furent de plus en plus nombreuses dans la haute-société.
Le 1er août, l'Allemagne déclara la guerre à la Russie. Le patriotisme russe s'exalta, surtout en raison des premiers succès, et Raspoutine vit sa faveur nettement diminuer. Mais la situation militaire se détériora rapidement: hiver rigoureux, manque d'armement, d'approvisionnement, commandement indécis. Le tsar, décida de prendre la situation en main et s'installa sur le front laissant la régence à la tsarine et à son conseiller privé Raspoutine.
Il se créa alors de plus en plus d'ennemis, en particulier chez les politiques, les militaires et dans le clergé qui, au début, l'avait pourtant bien reçu mais que son inconduite révoltait. Les pires calomnies allaient alors se répandre en même temps que la guerre tournait au désastre. En 1916, au parlement, la tsarine, étant d'origine allemande, et Raspoutine furent ouvertement critiqués et accusés de faire le jeu de l'ennemi.
La famille impériale finit par le haïr, et un complot aboutit à son assassinat dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916, alors qu'il était l'invité du Prince Loussoupov. Il fut empoisonné sans aucun succès: le cyanure avait été incorporé dans une pâte à gâteau, qui fut cuit: la chaleur entraîna une réaction chimique qui le rendit inactif. On pensa que l'empoisonnement avait échoué et il fut blessé de 3 coups de 3 pistolets différents, dont le dernier fut probablement fatal. Même si les 2 premiers tireurs étaient des membres du complot, le troisième tireur, plus expérimenté que les deux autres, tira précisément au centre du front. L'autopsie de son corps ,retrouvé 4 jours plus tard, révéla cependant la présence d'eau dans ses poumons; ce qui signifie qu'il respirait encore lorsqu'il fut jeté dans l'eau. Il fut ligoté, enfermé dans une toile, et jeté encore vivant dans un trou de glace, où il mourut noyé.
Après avoir été empoisonné, sauvagement battu et avoir reçu trois projectiles d'armes à feu, Raspoutine était mort noyé...
Plusieurs personnes ayant eu vent de la nouvelle vinrent récolter l'eau dans laquelle Raspoutine fut trouvé mort. Ils espéraient ainsi recueillir un peu de son pouvoir mystérieux.
Il fut retrouvé le 1er janvier 1917 et inhumé le 3 janvier dans une chapelle en construction, près du palais impérial.
Raspoutine avait fait une prédiction au Tsar: "Je mourrai dans des souffrances atroces. Après ma mort, mon corps n'aura point de repos. Puis tu perdras ta couronne. Toi et ton fils vous serez massacrés ainsi que toute la famille. Après le déluge terrible passera sur la Russie. Et elle tombera entre les mains du Diable.".
Comme il l'avait prédit, la famille impériale ne survécut pas à son assassinat, la révolution bolchévique obligea le tsar à abdiquer, puis toute la famille fut massacrée dans la soirée du 17 juillet 1918.
Au soir du 22 mars, sur ordre du Gouvernement révolutionnaire, le corps de Raspoutine fut exhumé et brûlé, et ses cendres furent dispersées dans les forêts environnantes. Mais selon la légende, seul le cercueil brûla, le corps de Raspoutine resta intact sous les flammes.
Après 1917, son image a été largement utilisée par la propagande bolchévique pour symboliser la déchéance morale de l'ancien régime. Puis elle fut reprise, déformée, amplifiée, dès 1917, par la littérature puis, à partir de 1928, par le cinéma et la télévision, qui en ont fait l'exploitation à la limite du fantastique et de l'érotisme. Un pénis momifié de 30 cm qui serait le sien, est conservé et exposé au Musée de l'érotisme de Saint-Petersbourg.
Ainsi, un simple paysan est devenu, d'aventure en aventures, une légende...